Le Black Metal est devenu adulte. C’est en effet au tournant des années 1990 que ce rejeton du métal lourd a poussé son premier hurlement. Beaucoup de sang a coulé sous les ponts depuis qu’une bande de paumés sans talent notoire s’est mise en tête de faire du bruit et de brûler des églises. L’histoire de ce style est assez connue, mais elle est souvent fragmentaire et variable d’un site WEB à l’autre. Je ne ferai pas œuvre d’exégète, mais j’ai envie de partager avec vous cette tranche bien crue d’histoire musicale, selon mes propres connaissances et teinté de mes inévitables sarcasmes.
La première vague (1982-1991)
Il est courant chez les amateurs d’évoquer l’histoire du Black Metal en utilisant une métaphore liquide, la vague étant sensée représenter une force destructrice et impitoyable. C’est un peu ronflant. Au cours de la décennie ‘80, il serait plus approprié de parler de frémissements. Le métal est alors surtout représenté par des groupes phares, tels que Metallica, Iron Maiden, Motörhead et quelques autres qui tiennent le flambeau, souvent à l’ombre du minable style Glam. Pourtant, c’est au début de la décennie que les Anglais de Venom posent les bases du style avec leur album judicieusement appelé Black Metal (1982). On y retrouve déjà l’essentiel des caractéristiques du métal sombre : son agressif et abrasif, thématique satanique, outrance verbale et visuelle. Pourtant, le groupe ne rayonne pas beaucoup en-dehors d’un cercle assez restreint de connaisseurs. Trop extrême pour l’époque, il souffre de la concurrence d’autres groupes plus accessibles. Sans compter que la diffusion des disques n’avait rien à voir avec les facilités de notre époque.
Parmi les quelques autres pionniers, on note le légendaire groupe suédois Bathory, qui produit quatre albums entre 1984 et 1987. Ceux-ci sont célèbres parce que Quorthon, chanteur et leader du groupe, est un des premiers a employer le chant hurlé. Toutefois, ces albums pâtissent d’un son épouvantable qui nuit grandement à leur diffusion. Blood, Fire, Death (1987) sera le chant du cygne de ces fondateurs, qui développeront ensuite d’autres styles, tels que le Viking Metal. Les Suisses de Celtic Frost complètent généralement la galerie des ancêtres du Black Metal, surtout pour leur album Into The Pandemonium (1987), qui a la particularité d’introduire un son typiquement Death Metal dans ses compositions, évolution capitale pour la suite.
Les archéologues musicaux aiment bien aussi citer King Crimson (pour le satanisme et le corpsepaint), GG Allin (pour les concerts provocateurs) ou encore des groupes de la scène Death européenne tels que Entombed ou encore Carcass (pour le son cru et lo-fi), qui auraient tous influencés de différentes manières le genre naissant. Bref, l’autel était dressé. On pouvait procéder au sacrifice.
La deuxième vague (1991-1994)
Je demeure toujours perplexe en réfléchissant à l’apparition de la deuxième vague du Black Metal. Comment une bande de gamins mal élevés des banlieues d’Oslo ont-ils pu donner naissance à un style aussi répandu aujourd’hui ? Il ne s’agissait pas de génies, ni même de musiciens talentueux. Juste une poignée de jeunes en colère qui rêvaient de mort et de destruction et qui ont choisi la musique pour exprimer leur rage.
Pourquoi la Norvège ? Il s’agit d’un mystère bien particulier pour lequel je n’ai pas de réponse définitive, seulement des hypothèses. Ce pays est profondément déprimant pour un adolescent. Il y pleut sans arrêt. Il y fait froid. Il y règne un profond conservatisme teinté de luthéranisme. L’économie y est toute entière consacrée aux matière premières ou aux services, avec un État omniprésent. Bref, la terre des fjords est un carcan étouffant pour une jeunesse en mal de défoulement. C’est dans ce paradis de la grisaille et de la brume, à la fin des années 1980, que des copains amateurs de musique ont commencé à gratter de la guitare et à taper sur des tambours.
La deuxième vague du Black Metal s’articule autour de quelques groupes qui existent toujours. Mayhem - et son leader Euromymous – est sans conteste le leader, entouré de Darkthrone, Emperor, Burzum, Immortal, Gorgoroth et quelques autres, qui se ressemblent beaucoup. Vivotant dans des petits boulots et s’organisant autour de la boutique de disques d’Euronymous, tous les membres de ces groupes rêvent de gloire et de destruction. Certains passent même aux actes. Des églises flambent en Norvège au début des années 1990. Des assassinats sont commis, le plus célèbre étant sans contredit celui d’Euronymous lui-même, poignardé par le chanteur de Burzum pour des raisons financières. D’autres scènes locales émergent, surtout en Suède (Marduk, Dark Funeral) et en Finlande (Beherit), suscitant d’innombrables querelles chauvines.
Et la musique ? Curieusement, elle semble plutôt secondaire. Cette seconde vague est surtout une une forme de réponse esthétique au Glam alors dominant. Aux allures efféminées des Mötley Crüe de l’univers, les musiciens de Black Metal opposent une allure résolument virile et morbide. Utilisation du fameux corpsepaint, de chaînes et de bracelets cloutés qui donnent l’impression d’avoir sodomisé un porc-épic avec son bras. Les concerts sont autant de provocations au bon goût, à grand renfort de sang synthétique, de têtes de cochons empalés, de cranes et de simulation de sacrifice. Quant aux compositions elles-mêmes, il s’agit d’une régression du Death Metal vers des territoires encore plus extrêmes. L’utilisation de thèmes répétitifs, l’absence de breakdowns, le chant hurlé et une production extrêmement médiocre sont autant de caractéristiques de cette période, véritable réaction envers un métal devenu trop sophistiqué. Le parallèle avec le Grunge est pertinent, puisque les deux mouvements critiquaient directement – et à la même époque – les dérives commerciales du rock et du métal.
Cette vague, comme tous les mouvements artistiques foncièrement nihilistes, s’est essoufflée rapidement. La mort pour certains, la prison pour d’autres et la professionnalisation de plusieurs ont ôté à ce maelström sa puissance chaotique initiale, tout en demeurant la référence pour tous les groupes qui ont suivi.
La marée montante (1994-1999)
À partir du milieu des années 1990, il devient plus hasardeux de parler de vague. En effet, le nombre de groupes se réclamant du Black Metal se multiplie à un rythme effréné dans toute l’Europe. Le style lui-même évolue, se scindant en plusieurs branches parfois rivales. Les Norvégiens de Dimmu Borgir et les Anglais de Cradle of Filth commettent le sacrilège (à l’époque) d’introduire des claviers dans leurs compositions. En réaction, d’autres groupes privilégient un style brutal et compact, tels que Lord Belial ou Behemoth. Mais ce qui caractérise cette période est sans conteste la diffusion du genre au-delà des petits cercles restreints d’amateurs. Les productions s’améliorent, les structures de distribution aussi. Autrefois impensables, des tournées paneuropéennes s’organisent. Des groupes sont invités aux grands festivals métal, tels que le Wacken ou le Dynamo. Le Black Metal se professionnalise. Certains diraient qu’il perd son âme si particulière, combinant la haine de la chrétienté et un nihilisme féroce.
Pourtant, cette époque voit naître les grands chef-d’œuvres du Black Metal, tels que Nightwing (1998) de Marduk, The Secrets of The Black Arts (1996) de Dark Funeral ou encore Enthrone Darkness Triumphant (1997) de Dimmu Borgir, qui connaissent tous un authentique succès, s’écoulant chacun à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires. Cette popularité soudaine suscite l’envie et davantage de groupe se créent, phénomène concurrent à l’apparition de l’Internet et à une augmentation stratosphérique des capacités de diffusion.
Le tsunami (1999 à nos jours)
Les dix dernières années ont prouvé que le Black Metal était devenu un style musical particulièrement fécond, engendrant une multitude infinie de sous-genres tous plus bizarres les uns que les autres. En puisant dans les sources de la deuxième vague, une horde de groupes inspirés par Burzum ont façonné le Black Metal Ambiant, dont la particularité réside dans les compositions réalisées par des comateux paraplégiques équipés de claviers Casio. Parmi le florilège de genres distincts, on retrouve aussi le Noise Black Metal, le Raw Black Metal, le War Black Metal, le Black ‘n Roll, le Vegeterian Black Metal, le Neo Classical Acoustic Gay Black Metal, etc. Il serait difficile d’en dresser un portrait exhaustif. Le Black Metal s’est métissé de toutes les manières imaginables, en raison de son attrait exercé sur toute une génération de jeunes compositeurs tentés par les sonorités extrêmes, qui explorent leurs capacités créatrices tout en se défoulant.
Il est aussi devenu impossible de comptabiliser toutes les sorties de nouveaux disques, tant celles-ci sont nombreuses. Aux vétérans des premières vagues se sont greffés une pléthore de nouvelles formations qui veulent toutes répandre la mauvaise nouvelle. Autrefois phénomène exclusivement scandinave, le Black Metal s’est internationalisé. On retrouve des groupes de Paris à Singapour, en passant par Taïwan et les États-Unis. Il y a d’ailleurs fort à parier qu’un de vos voisins enregistre des démos en cachette.
Toutefois, cette médaille a aussi un revers. L’amateur est souvent découragé par la masse de musique produite. Les vaguelettes d’autrefois se sont transformées en véritables tsunamis. Et un tel cataclysme liquide charrie beaucoup d’immondices. La prolifération n’implique pas forcément la qualité. L’auditeur moyennement esthète est littéralement noyé par des torrents de groupes minables, camouflant leur plagiat et leur absence de talent derrière une production merdique, sensée être plus “authentique”. Il faut parfois naviguer des jours entiers pour finalement aborder des disques méritant d’être écoutés. Certains se réfugient alors dans les valeurs sûres, tels que les groupes légendaires qui ont lancé le genre, mais qui font du surplace en s’autoplagiant de façon outrancière. D’autres, tels que votre hôte, continuent de sillonner les sept mers de sang à la recherche de la perle noire.
L’autre phénomène récent particulièrement irritant lié au Black Metal est incarné par les Gardiens du temple noir, véritables zélotes de la pureté, qui se répandent dans les forums, les blogues et même aux concerts. Ceux-ci, nostalgiques de la deuxième vague, s’arrogent le monopole de la vertu et décernent les étiquettes ridicules de “Trve” ou “Kvlt” aux groupes ou albums qui respectent leurs critères draconiens. Généralement composée d’adolescents frustres et impopulaires, cette engeance déplaisante n’a souvent même pas connu l’époque qu’elle vénère, étant alors aux couches ! Ils adorent les groupes aux sonorités épouvantables et permettent à Darkthrone de continuer à produire de mauvais disques. Ces insectes nuisibles minent la créativité du Black Metal, puisqu’ils encouragent (et achètent les disques) des formations qui respectent leurs préceptes. Cet immobilisme réactionnaire est une des plus navrantes conséquences de la popularité grandissante du Black Metal. Je ne compte plus le nombre de joutes verbales que j’ai engagé avec ces ignorants, véritables illettrés musicaux et artistiques, jugeant de la qualité d’un album en fonction de leur grille d’appréciation limitée et dépassée. Fuck Them.
Finalement…
Je suis un authentique passionné du métal sombre. Pourtant, mes goûts de jeune adolescent me portaient plutôt vers le Hard Rock des années 1970 ou les disques classiques de mon père. Tombé par hasard sur des cassettes de Necrophobic en 1992, littéralement envoûté, j’ai entamé une longue descente vers les abysses, qui n’est pas encore terminée aujourd’hui. J’ai écouté des centaines (voire des milliers) d’albums. J’ai assisté à des dizaines de spectacles. J’ai échangé longuement sur les forums sur les qualités de tel ou tel groupe, sur l’originalité de telle ou telle chanson. J’ai dévoré les rares ouvrages consacrés au phénomène, regardé tous les documentaires portant sur le Black Metal, acheté une grande quantité de magazines français ou américains dès qu’un de mes groupes préférés y apparaissaient.
Je n’ai pas l’impression d’avoir terminé mon voyage dans les contrées froides et lugubres du métal noir. L’esthétique si particulière de cette musique me fascine et me rejoint. Le désespoir, la rage et la souffrance sont des maux communs à toutes nos existences. Nous consacrons pourtant nos vies à masquer ces aspects sombres de nos personnalités, redoutant leur influence. Quant à moi, le Black Metal me permet d’y faire face, de transformer mes pulsions morbides en créativité. Je suis parfaitement conscient que cette musique ne peut pas plaire à tout le monde. Et c’est très bien ainsi.
Je navigue sur une marée noire à bord d’un sombre vaisseau, sans boussole ni espoir de retour. Je ne connais pas ma destination.
Mais j’adore le voyage.
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